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Vol au-dessus d’un nid de Belles Perdrix

large.1530622303Au sortir de la Grande Guerre, au moment où la France endeuillée voit une grande partie des femmes veuves, un fils défunt, un père absent, après avoir contribué à la production industrielle à la place des hommes partis au front, celles-ci prennent conscience des inégalités qui les frappent. L’initiative de femmes écrivaines à se réunir entre elles, sur le thème de la gastronomie, est à la fois original, inédit et révolutionnaire.

Nelly Sanchez, professeure de français à Terrasson-Lavilledieu en Dordogne, docteur ès lettres et spécialiste de la littérature féminine s’est plongée dans une lecture critique non seulement de l’ouvrage de recettes de ces "Belles Perdrix" mais le place dans son contexte historique et sociétal. Nous découvrons notamment que les clubs, les cercles et confréries gastronomiques se multiplient à la sortie de la Grande Guerre pour lutter contre la « dénationalisation ». Ainsi, selon Nelly Sanchez « Avec la montée des nationalismes, le développement de la gastronomie se révéla également être un moyen de préservation et de défense de l’identité du pays face à la modernisation, à l’industrialisation de la cuisine. » En ce début de XXIe siècle, il semblerait que les choses n’aient guère changé et nous pouvons établir une comparaison et un parallèle. 

La Duchesse rouge et l’Aurige couronnée de nattes

C’est en janvier 1928 que vingt-deux femmes esthètes et résolument féministes décident de créer une association ayant pour but, au travers de la cuisine, de débattre des sujets qui les passionnent. Ce sont des femmes de lettres et au caractère généralement bien trempé. On y trouve, particulièrement et pour ne citer qu’elle, la sulfureuse Duchesse Elisabeth de Clermont-Tonnerre surnommée « la Duchesse rouge » pour son soutien au Front Populaire et son recueil de souvenirs idéalisés Le Chemin de l’Urss paru en 1933. La romancière et poétesse Lucie Delarue-Mardrus, que le sculpteur Rodin nommait « l’Aurige couronnée de nattes », femme saphique qui traduisit certaines œuvres de Gabriele d’Annunzio, était à l’origine de cette association. Et pourtant, celle-ci était ignorante dans l’art culinaire.

Nelly Sanchez dépeint des femmes libres et joyeuses, fortunées cela va de soi, cultivées cela va de soi, de toute évidence provocatrices mais solidement réalistes. Celles-ci veillent au prix proposé par chaque restaurant, se soucient de l’économie familiale qu’explique Nelly Sanchez : « le désir de bien nourrir le cercle familial et les convives tout en tâchant de les surprendre, amènent à l’idée que ce font les Belles Perdrix de la gastronomie. »

Un réseau, des secrets et des fantasmes

81043La démarche de ces femmes est de cultiver l’épicurisme avant la gastronomie. Leurs travaux et leurs recettes sont variées et cosmopolites. Leur association est, il faut le souligner, en réaction au refus du célèbre Club des Cents de n’admettre aucune femme dans ses réunions hebdomadaires. C’est l’auteure périgourdine Rachilde qui releva le défi ainsi : « Faites donc une bonne farce à ceux qui ont fondé ces clubs gastronomiques misogynes… Pourquoi ne pas créer le premier club gastronomique de femmes ? »

Ce furent donc Les Belles Perdrix pour faire écho à celui du Grand Perdreau tenu pas les fils d’Adam. Une fois l’an, elles invitaient un « Perdreau » qui ne devait pas être un mari, ne viendrait qu’une seule, et que Les Belles Perdrix s’interdisaient de se voler… pendant la réunion. On pourrait y voir une sorte de dîner de cons d’avant l’heure, mais ce serait faire injure à ces femmes de talents, de bons sens et non dénuées de séduction.

Celles-ci, par ailleurs, par leur condition de journaliste, de romancière, de chroniqueuse ou de poète entretenaient autant la gastronomie que leurs provocantes aspirations à la liberté des sexes. C'est ainsi que vit le jour la première et seule édition "Les recettes des Belles Perdrix".

Ce cénacle qui entretenait aussi des mondanités avec son réseau, ses secrets et ses fantasmes, finit par se faire admettre dans la coterie des gastronomes masculins à la fin de l’automne 1935 sur le paquebot Le Normandie parmi 400 invités nécessairement triés sur le volet. De même, le club des Belles Perdrix fut à l'origine, en 1936, de l'Académie des Cordons bleus présidée par Curnonski.

Rêveries et propos alternés sur l’amour et l’art de bien manger

220px Lucie Delarue Mardrus portrait à la cigaretteNelly Sanchez s’est assurément immergée dans cette époque en faisant revivre l’atmosphère de ces années folles marquée par l’avant-garde surréaliste et la naissance d’une culture populaire qui veut oublier la guerre et veut profiter au maximum des bienfaits du moment. Au même moment, deux autres femmes, Mistinguett et Joséphine Baker, menaient à leur façon leur combat. Cette époque de bouillonnement et d’effervescence, finalement bien campée par Les Belles Perdrix s’échoua sous le coup du Krach de 1929 et dans la tourmente de la montée des extrêmes. Ainsi, Les Belles Perdrix disparaissent dès 1936 sans raison précise.

L’entre-deux-guerres comptabilise plus de cent quarante associations de femmes, ne se réclamant certes pas toutes du féminisme. Héritier des grandes tendances d’avant-guerre, adoptant des analyses et des réponses diverses sur la maternité, le droit de vote, les stratégies, le féminisme, comme l’a montré la question de la maternité, ne présente pas un visage uniforme; il convient donc de parler plutôt des féminismes. C’est aussi une vaste nébuleuse dans laquelle Les Belles Perdrix ont disparu.

Il fallait toute l’expertise et la passion de Nelly Sanchez pour la littérature féminine du début du XXe siècle pour que Les recettes des Belles Perdrix réapparaissent à un moment de l’histoire où la condition féminine appelle à davantage de vigilance.

L’ouvrage de Nelly Sanchez, l’analyse critique achevée, glisse « sur les rêveries et propos alternés sur l’amour et l’art de bien manger » puis, sur « L’ouverture d’un Grand Perdreau à La  Belle Perdrix » avant de nous entretenir des recettes de gastronomie et de vie de ces femmes aux frivolités littéraires dont l’écriture varie entre ode et complainte, entre sensualité gourmande et séditieuse envolée.

Un nid douillet de Belles Perdrix

Soyons honnête, à l’image de tous les salons qui prirent naissance au XVIIIe siècle et traversèrent le XIXe siècle, lieux où brillèrent des femmes étonnantes et souvent détonnantes, Les Belles Perdrix constituaient pour l’essentiel un aréopage, traduction et expression d’une bourgeoisie que, en 1847, le journal Les Débats fixait ainsi : « La bourgeoisie n'est pas une classe, c'est une position ; on acquiert cette position, on la perd. Le travail, l'économie, la capacité la donne ; le vice, la dissipation, l'oisiveté la font perdre. » Pour ces femmes, étrangères à la Maheude héroïne de Germinal, ou encore de Anne-Marie Roulé la prostituée, la Femme pauvre du pamphlétaire Périgourdin Léon Bloy, le combat féministe est un confort intellectuel et, peut-être moral, dans une bulle aseptisée : un vol au-dessus d’un nid douillet de Belles Perdrix.

Les recettes des Belles Perdrix, recueillies par Gabrielle Reval et Marie Croci, édition critique établie par Nelly Sanchez, 336 pages, Autres talents, 15 euros.

Prochain Rendez-vous, rencontre et dédicace au Dressing des Copines, rue Victor Hugo à Terrasson-Lavilledieu (Dordogne) le vendredi 12 octobre 2018 à partir de 18 heures.

Pascal Serre


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