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De l’affaire Audin au mystère Lacoste

J’ai eu la chance de naître dans une famille où l’on débattait des sujets du temps. Quoique minot, en ce début des années soixante, mes parents accueillant des prêtres ouvriers et pactisant avec l’Action catholique ouvrière, j’entendais les échos de la guerre, celle d’Algérie. Si mes parents firent campagne pour un jeune gaulliste, Yves Guéna, c’est parce que ce dernier était partisan de l’Algérie indépendante. L’Affaire Audin et l’ouvrage de Henri Alleg La Question trainaient dans la salle de séjour familiale. Un certain Robert Lacoste, Maître socialiste incontesté du département de la Dordogne, Ministre résident en Algérie n’était pas forcément apprécié car, on savait parfaitement ce qu’il en était de la « Gégène » et de la « Corvée de bois ». Des copains de mon père, en permission ou ayant achevé leur service national les évoquaient sans retenue au moment du mousseux. Et, autant que je m’en rappelle, même mon grand-père, ancien de la Grande Guerre et se situant de gauche et gaulliste, s’insurgeait contre l’ancien résistant que fut Robert Lacoste.

Plus tard, au milieu des années soixante-dix, jeune journaliste-stagiaire, je rencontrais en tête à tête l’ancien ministre résident vissé sur son fauteuil de Président du Conseil général de la Dordogne ; effronté que j’étais, je l’interrogeais sur la torture en Algérie. La réponse était cinglante et sans appel : «  Notre entrevue porte sur mon action dans le département... ». L’entourage politique du moment avait mis un couvercle bien serti sur le sujet et je me vis tancé pour mon audace. Au milieu des années 80, côtoyant Roger Deschamps, un des très proches de Robert Lacoste, son ancien chef de cabinet au Conseil général, abordant ostensiblement le sujet, je me faisais amicalement rabroué.

brobert lacoste alors ministre residant en algerie avec le bergeracois pierre chaussade qui etait secretaire general du gouvernement general span style text transform uppercase photo dr span b 

La torture en 1956 ? Lacoste ne pouvait pas ignorer

En 1998, neuf ans après la disparition de l’ancien Ministre résident, Jacques Lagrange, compagnon de route de Yves Guéna et historien, avait commis une première biographie sur Robert Lacoste. L’auteur évoquait la solitude de son mentor sur le sujet de l’usage de la torture en Algérie préférant s’attarder sur le travail de pacification mené par Robert Lacoste dans l’ancienne colonie française. Jacques Lagrange prudent et indulgent relevait : « Comment espérer dénouer l’écheveau de la vie d’un homme aussi discret que Robert Lacoste ? Comment ne pas tomber sur les dépouilles d’un « misérable petit tas de secrets » dans lequel, depuis Sainte-Beuve, fouillent les biographes ? » Certes…

En 2010, Pierre Brana et Joelle Dusseau, tous deux socialistes, publiaient Robert Lacoste (1898-1989), de la Dordogne à l’Algérie, un socialiste devant l’histoire. Leur travail fait encore référence. L’édition était faite sous l’égide de la Fondation Jean Jaurès et soutenu par l’Office universitaire de recherche socialiste créée par... Guy Mollet. Ce dernier, à l’époque de la guerre d’Algérie Président du Conseil, peu avant sa mort, en octobre 1973, face au micro de Jacques Chancel dans l’émission Radioscopie déclarait : « je voudrais d’abord parler de la torture, l’accusation est injuste. Il y a eu, c’est incontestable, la suite l’a démontré, de la torture sous mon gouvernement, mais quelqu’un d’honnête, et cela existe dans tous les formations politiques, devrait savoir que cela a été, non seulement contre la volonté du gouvernement, mais malgré tout ce que nous avons essayé de faire. » L’ancienne SFIO et le Parti socialiste issu du Congrès d’Epinay n’ont franchement pas soldés cet épisode. La dernière poignée de mains, entre Roland Dumas et Robert Lacoste, à l’occasion des législatives de 1988 en Dordogne, n’était qu’une mise en scène presque grotesque lorsque l’on sait que les deux hommes s’étaient opposés sans aucune camaraderie sur le sujet de l’Algérie.

L’ouvrage de Pierre Brana et Joëlle Dusseau n’éludait rien et correspondait à ce devoir d’inventaire, davantage sur une époque que sur un homme, davantage sur la IVe république empêtrée dans la guerre d’Algérie qu’à établir un jugement sur l’action politique de Robert Lacoste.

Pierre Brana et Joëlle Dusseau échappaient au silence dans leur travail d’historiens et titraient ainsi un chapitre : « La torture en 1956 : Lacoste ne peut pas ignorer » ; ils relataient : « Il est évident que Guy Mollet et Robert Lacoste ont eu connaissance– et ont couvert – dès les premiers mois, ces situations dramatiques et de nombreux cas de torture. »

Il est vrai que Robert Lacoste avait en grande partie écarté ses contemporains de ses archives personnelles et, aujourd’hui, celles-ci ont été détruites ou ne sont que partiellement accessibles. Il avait par ailleurs toujours refusé d‘écrire ses mémoires. C’eût été une bonne chose pour mesurer le poids et l’exercice du pouvoir sur un homme que l’écrivain et journaliste Yves Courrière, dans sa trilogie sur la guerre d’Algérie, présente comme jouisseur, colérique et ambitieux : «  c’est le bon gros pépère qui bouffe bien, qui boit bien, qui rigole ». En même temps, Robert Lacoste fera broder ses initiales avec les armes d’Alger et une croix de Lorraine et… huit étoiles sur son fanion de Ministre résident ; une étoile de plus qu’un maréchal de France. Mais le mégalomane Périgordin, petit homme trapu qui aimait bomber le torse était d’une habileté et d’une rouerie politiques exceptionnelles et savait entretenir les clientélismes de sa commune d’Azerat en Dordogne. Il entendait pratiquer de même dans le marigot algérien. Se rappelait-il un autre Périgordin, le Maréchal Bugeaud, conquérant du même pays ? Cette fois, l’Algérie aurait raison du flamboyant Ministre résident, et de la France puissance coloniale.

Il lisait tous les jours les comptes rendus du cahier manifold

142433En 1957, Hubert Beuve-Méry, le patron du quotidien Le Monde, rencontrait Guy Mollet et lui remettais un dossier regroupant divers cas de tortures sur lesquels le journal avait enquêté. Il tirait de ce travail journalistique une conclusion définitive dont il faisait part à Guy Mollet : « Lacoste ne peut pas ignorer. Vous, bien sûr, vous n’êtes pas au courant mais Lacoste, lui, sait ».

En 2000, le général Aussaresses, personnage-clés de la Bataille d’Alger en 1957, évoquant Robert Lacoste déclarait : « Il lisait tous les jours les comptes rendus du cahier manifold. Il y était écrit, par exemple, qu'un militant du FLN avait fait l'objet dans la nuit d'une exécution sommaire. Ce n'était pas marqué en ces termes mais c'était très clair. Je peux vous donner une autre preuve de la connaissance de Lacoste de toutes ces pratiques. Un jour, les membres d'un groupe parlementaire débarquent de Paris pour enquêter sur la torture en Algérie. Lacoste les envoie à Massu. On les fait escorter par le capitaine de Denoix de Saint-Marc (un Périgourdin - Ndla)  car c'était un officier avec beaucoup de prestance et un excellent contact humain. »

Plus tard, concernant la disparition de Maurice Audin, le général Aussaresses témoignait qu’il avait personnellement tué le militant communiste à coups de couteau pour faire croire à un coup des membres du FLN et que Robert Lacoste avait été  informé. Propos sans preuve.qui nous rappelle à l’actualité.

En 2002, l’historien Pierre Vidal Naquet dans la préface au livre La raison d’État s’exprimait ainsi : « Nous savions que trois ministres du gouvernement Guy Mollet, Maurice Bourgès-Maunoury, Robert Lacoste et Max Lejeune, avaient autorisé la torture. »

Au fil des interventions des différents protagonistes de ce drame que, bien souvent, ceux qui s’insurgèrent contre les méthodes de Robert Lacoste n’étaient pas confrontés au drame quotidien des attentats perpétrés en Algérie. Leur bonne conscience et leur morale auraient-elles été les mêmes si ils avaient été à la place du Ministre résident ? Nous avons une partie de la réponse dans le titre du dernier ouvrage de Alain Herbeth, journaliste et écrivain :Robert Lacoste, le bouc émissaire, la SFIO à l’épreuve algérienne.

Entre Périgueux et Terrasson, dans le vieux bourg d’Azerat, dont Robert Lacoste fut le maire de 1945 à 1983, son fief, on préfère se rappeler de l’image paisible du notable local qui payait le noël des enfants de la commune, l’arrivée prématurée de l’électricité et la construction de la piscine ; au mieux on évoque son solide coup de fourchette et ses incalculables aventures féminines d’ici et d’ailleurs. Le Périgord a quelques similitudes avec la Corse : on y cultive une omerta quasi tribale avec, en plus, le sentiment de tout dire dans une langue qui multiplie les codes d’accès dans la réponse accordée. 

Lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’œuvre

massu04Tout ceci pour arriver au geste du président Emmanuel Macron de reconnaître officiellement que Maurice Audin était «mort sous la torture du fait du système institué alors en Algérie par la France» ; geste qui m’a ému autant que celui de Jacques Chirac reconnaissant en 1995 la responsabilité de l’État français dans la déportation des juifs durant le second conflit mondial.

Je reprends volontiers un extrait des propos de Jacques Chirac prononcés ce 16 juillet 1995 : « Reconnaître les fautes du passé, reconnaître les fautes commises par l’État. Ne rien occulter des heures sombres de notre histoire, c’est, tout simplement, défendre une idée de l’Homme, de sa liberté, de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’œuvre. »

Pour Maurice Audin et Robert Lacoste, je revisite un passage de L’Étranger d’Albert Camus où le personnage se demande ce qu’il fait là : « vous parlez tous de moi, mais moi, là-dedans ? J’ai plein de choses à dire parce que je suis dépossédé de mon procès. »

Le minot que je suis toujours se pose encore la question :  quel historien résoudra le mystère Lacoste ? Ceci dit, je suis convaincu que, bien souvent, un secret est plus facile à porter qu’un aveu.

Pour aller plus loin : Une biographie non partisane de Robert Lacoste


Photos : Jacques Lagrange / Texte :Pascal Serre


 

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